14/07/2005

Les fossoyeurs du suspense

Grenoble - Courchevel/Altiport (10 ème étape). Au lendemain de l'étape de Courchevel, le suiveur étonné à reçu par la poste un curieux pneumatique. C'est un étrange faire-part à liseré noir et or qui nous était personnellement adressé et dont nous vous livrons ici intégralement le contenu laconique: "Ce mardi 12 juillet 2005, il a plu au seigneur Armstrong de rappeler à lui le sieur Suspense, décédé à l'âge de onze jours, des suites d'une courte maladie. La réunion aura lieu au cimetière des illusions. Ni fleurs, ni couronnes : elles ont été remises au vainqueur." On l'aura compris: après l'étape d'hier, il était inutile de parcourir la rubrique nécrologique pour deviner que l'intérêt de la course était bel et bien mort et enterré. "Le suspense, c'est la dilatation de l'attente", disait en substance le grand Alfred Hitchcock. Sur ce Tour 2005, c'est exactement l'inverse qui se produit, puisque chaque jour qui passe réduit un peu plus le champ du doute et la probabilité d'un bouleversement. Cette fois, c'est une vulgaire série B à qu'il nous a été donné de voir dans le premier rendez-vous alpestre de ce Tour. Alors, à qui la faute de ce décès soudain ? Sur la stèle funéraire, on pourra graver en lettres de feu les noms de Riis et Kummer qui ont fait pratiquer à leurs équipes un cyclisme où l'imagination tactique est en état de mort cérébrale et où l'attentisme sert de poumon artificiel. Mais cet enterrement de première classe doit aussi beaucoup à la multiplication des classements annexes (et à leur dotation) qui faussent la course en tête, en favorisant les funestes alliances de circonstances (les Baléares roulant dans la Schlucht, Cofidis aidant Armstrong vers Mulhouse). Dès les cols de Méraillet et du Cormet-de-Roselend, la messe était dite. Ils étaient encore 80, tous bien sages et silencieux, dans le sillage de la Discovery qui réglait à sa guise le tempo du cortège des timorés et des éplorés. Dans la vallée, entre Bourg-Saint Maurice et Moûtiers, il suffisait d'observer les soi-disant favoris laissant l'initiative à Armstrong pour constater que la course était mise entre Tarentaises. Les prédateurs de la Discovery se mirent alors à serrer, serrer, serrer,... tel le boa qui engourdit sa proie, en la privant lentement d'oxygène. A ce petit jeu, dès les premières pentes qui menaient à Courchevel, les minces espoirs de Mayo furent vite enterrés, de même que ceux de Sevilla, Menchov ou Garate. Plus loin, ce sont Moncoutié, Beloki (Belo qui ?), Garzelli, Karpets, Rogers, Contador, Julich, Heras ou Botero qui assistaient impuissants à leur propre mise en bière. Une fois de plus, il fallait bien constater que le Tour ne se court pas sur papier et que les déclarations guerrières dans les gazettes ne pèsent pas bien lourd sur la route. A mi-col, Popovych enfonçait le clou du cercueil des survivants: Ullrich, Moreau, Landis, Basso, Sastre, Leipheimer et Evans tombaient dans le désordre et comme des mouches. Même le volontaire Vinokourov accusait, à notre plus grand désappointement, un soudain coup de pompe funèbre. Seuls l'étonnant Rasmussen, le tonique Valverde et l'inusable Mancebo s'accrochaient encore au fossoyeur-en-chef pour assister à la toilette du mort. Sur la ligne, à l'autopsie, les commissaires-légistes étaient obligés de constater des écarts mortels, dont le suspense ne se relèvera pas. Voilà, le Tour est emballé dans un grand linceul blanc de certitude et la tristesse nous monte aux yeux, alors qu'on voudrait nous faire rêver encore devant la beauté du gisant. On nous accusera sans doute de tirer sur le corbillard mais, à la place de Valverde et par pure superstition, nous aurions refusé de serrer la main de ce croque-mort. Car accepter de se faire adouber, c'est déjà pactiser...

17:19 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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