16/07/2005

A oublier au plus vite...

Briançon - Digne-Les-Bains (12 ème étape).

Je me souviens de Charly Grosskost sous les couleurs de Bic.
Je me souviens de Stephen Roche sortant du brouillard de la Croix Morand.
Je me souviens de Roger Pingeon dans son maillot à damier noir et blanc.
Je me souviens d'Andy Hampsten le torse à la perpendiculaire du guidon.
Je me souviens d'Eros Poli en tête au sommet du Ventoux.
Je me souviens de Bruyneel sortant comme un diable d'un ravin.
Je me souviens de Merckx et des Faemina vainqueurs à Woluwé-Saint-Pierre.
Je me souviens de Lucien Van Impe, transfiguré par Guimard.
Je me souviens d'avoir rêvé de boire une limonade Kas.
Je me souviens d'un pique-nique où la radio hurlait la défaite de Van Springel.
Je me souviens d'avoir vu le démarrage décisif de Kuiper à Yvoir.
Je me souviens parfaitement du jour où Vanderaerden a gagné Paris-Roubaix.
Je me souviens que le chrono a été inventé pour faire gagner Anquetil.
Je me souviens de l'inégalable légèreté de José-Manuel Fuente.
Je me souviens de la clavicule brisée de Pascal Simon sous son maillot jaune.
Je me souviens d'avoir escaladé le Causse Noir, Les Aravis et le Col d'Allos.
Je me souviens de la fière obstination de Joaquim Agostinho.
Je me souviens du sourire désarmant d'innocence des frères Otxoa.
Je me souviens du regard de braise traqué de Luis Ocana.
Je me souviens de l'accent doucement chantant de Barry Hoban.
Je me souviens de la boucle d'oreille de Gert-Jan Theunisse.
Je me souviens de la selle à appui lombaire de Thierry Marie.
Je me souviens des supporters hollandais dans l'Alpe d'Huez.
Je me souviens de l'inoxydable sagesse de Maurice de Muer.
Je me souviens de la course Roubaix-Huy, aujourd'hui disparue.
Je me souviens des noms ensoleillés de Labourdette et Villemiane.
Je me souviens même d'Italo Zilioli, de Dino Zandegu et d'Harm Ottenbros.
Mais il n'est pas sûr que je me souvienne de l'étape Briançon-Digne de ce Tour 2005.

(Georges Perec et David Moncoutié ne nous en voudront pas d'avoir ainsi quelque peu amoindri leurs talents...)

03:09 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/07/2005

Nous sommes tous des Kevin Hulsmans...

Courchevel - Briançon (11 ème étape). Pour le suiveur épris de justice sociale, le Tour est un monstre aussi sadique qu'inique. Il faut en effet bien du cynisme pour licencier ainsi sans préavis deux des plus honnêtes ouvriers de la maison. A Briançon, le vain sursaut de Vinokourov et Botero aura sans doute plus retenu l'attention de la caravane que l'exclusion de Jens Voigt et de Kevin Hulsmans, coupables d'avoir passé la ligne avec une poignée de secondes de retard sur le délai autorisé par la performance du Kazakh. Sacrifiés sur l'autel d'un règlement tatillon, les deux malheureux ont pu vérifier que la boulimie médiatique et la sévérité de façade du jury laissent peu de place aux considérations plus humanistes. On aurait en effet pu trouver bien des circonstances atténuantes à ces deux excommuniés de la dernière heure. Mais ils eurent beau plaider qu'ils avaient fait toute la descente du Galibier sous la pluie alors que le reste du peloton était passé entre les gouttes, rien n'y fît. On aurait pu envisager une remise de peine pour services rendus. Les défenseurs des faibles arguaient justement que Voigt avait joliment animé la course avec Moreau l'autre jour et porté le jaune en deux occasions sur le Tour. Quant à Hulsmans, qui s'était battu comme un beau diable pour ramener sa carcasse de flandrien sur la ligne, son sort était couru d'avance, puisqu'il cultive l'anonymat du porteur d'eau avec talent, mais résignation. Nous, nous n'avons pas peur de dire qu'en un jour comme celui-ci, nous avons plus de considération pour les crucifiés de l'arrière qui se font violence que pour les fantoches de l'avant qui se moquent de la course. Est-ce parce qu'on navigue un jour devant le camion-balai qu'on doit être renvoyé à la maison pour épousseter son étagère aux trophées ? Pour un Voigt et un Hulsmans châtiés, combien de Cipollini envolés par une porte dérobée? Combien de Kirsipuu se retirant sous sa tente dès que la route s'élève (11 participations, onze abandons !)?. Mais voilà, punir les battants et laisser les tricheurs repartir, les poches pleines de leurs primes de la première semaine, ne semble finalement déranger personne. Disons-le tout net: ce soir à Briançon, ce déni de justice nous laisse sans voix, même s'il nous donne envie de monter sur les barricades des révoltés pour hurler avec la majorité silencieuse du peloton: "Nous sommes tous des Kevin Hulsmans!"

18:18 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les fossoyeurs du suspense

Grenoble - Courchevel/Altiport (10 ème étape). Au lendemain de l'étape de Courchevel, le suiveur étonné à reçu par la poste un curieux pneumatique. C'est un étrange faire-part à liseré noir et or qui nous était personnellement adressé et dont nous vous livrons ici intégralement le contenu laconique: "Ce mardi 12 juillet 2005, il a plu au seigneur Armstrong de rappeler à lui le sieur Suspense, décédé à l'âge de onze jours, des suites d'une courte maladie. La réunion aura lieu au cimetière des illusions. Ni fleurs, ni couronnes : elles ont été remises au vainqueur." On l'aura compris: après l'étape d'hier, il était inutile de parcourir la rubrique nécrologique pour deviner que l'intérêt de la course était bel et bien mort et enterré. "Le suspense, c'est la dilatation de l'attente", disait en substance le grand Alfred Hitchcock. Sur ce Tour 2005, c'est exactement l'inverse qui se produit, puisque chaque jour qui passe réduit un peu plus le champ du doute et la probabilité d'un bouleversement. Cette fois, c'est une vulgaire série B à qu'il nous a été donné de voir dans le premier rendez-vous alpestre de ce Tour. Alors, à qui la faute de ce décès soudain ? Sur la stèle funéraire, on pourra graver en lettres de feu les noms de Riis et Kummer qui ont fait pratiquer à leurs équipes un cyclisme où l'imagination tactique est en état de mort cérébrale et où l'attentisme sert de poumon artificiel. Mais cet enterrement de première classe doit aussi beaucoup à la multiplication des classements annexes (et à leur dotation) qui faussent la course en tête, en favorisant les funestes alliances de circonstances (les Baléares roulant dans la Schlucht, Cofidis aidant Armstrong vers Mulhouse). Dès les cols de Méraillet et du Cormet-de-Roselend, la messe était dite. Ils étaient encore 80, tous bien sages et silencieux, dans le sillage de la Discovery qui réglait à sa guise le tempo du cortège des timorés et des éplorés. Dans la vallée, entre Bourg-Saint Maurice et Moûtiers, il suffisait d'observer les soi-disant favoris laissant l'initiative à Armstrong pour constater que la course était mise entre Tarentaises. Les prédateurs de la Discovery se mirent alors à serrer, serrer, serrer,... tel le boa qui engourdit sa proie, en la privant lentement d'oxygène. A ce petit jeu, dès les premières pentes qui menaient à Courchevel, les minces espoirs de Mayo furent vite enterrés, de même que ceux de Sevilla, Menchov ou Garate. Plus loin, ce sont Moncoutié, Beloki (Belo qui ?), Garzelli, Karpets, Rogers, Contador, Julich, Heras ou Botero qui assistaient impuissants à leur propre mise en bière. Une fois de plus, il fallait bien constater que le Tour ne se court pas sur papier et que les déclarations guerrières dans les gazettes ne pèsent pas bien lourd sur la route. A mi-col, Popovych enfonçait le clou du cercueil des survivants: Ullrich, Moreau, Landis, Basso, Sastre, Leipheimer et Evans tombaient dans le désordre et comme des mouches. Même le volontaire Vinokourov accusait, à notre plus grand désappointement, un soudain coup de pompe funèbre. Seuls l'étonnant Rasmussen, le tonique Valverde et l'inusable Mancebo s'accrochaient encore au fossoyeur-en-chef pour assister à la toilette du mort. Sur la ligne, à l'autopsie, les commissaires-légistes étaient obligés de constater des écarts mortels, dont le suspense ne se relèvera pas. Voilà, le Tour est emballé dans un grand linceul blanc de certitude et la tristesse nous monte aux yeux, alors qu'on voudrait nous faire rêver encore devant la beauté du gisant. On nous accusera sans doute de tirer sur le corbillard mais, à la place de Valverde et par pure superstition, nous aurions refusé de serrer la main de ce croque-mort. Car accepter de se faire adouber, c'est déjà pactiser...

17:19 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/07/2005

Le (vik)king de la montagne

Gérardmer - Mulhouse (9 ème étape). Le suiveur féru de sobriquets se retrouve ce soir à Mulhouse en panne de surnom pour faire un portrait avantageux de Michael Rasmussen. Pourtant, en remportant à la manière forte des glorieux anciens l'étape menant à Mulhouse, le Danois n'a pas volé sa place dans les usages lexicaux en vigueur au Café des Sports. Mais l'album du Tour regorge de tant de noms d'emprunt que faire preuve d'originalité relève de la quadrature du cercle. Nous avons d'abord pensé nous inspirer du lyrisme superlatif sans lequel le cyclisme ne serait jamais devenu la petite reine. Mais en matière de lyrisme, d'autres étaient déjà passé avant nous. "L'aigle de Tolède" désigne désormais ad vitam l'ombrageux Federico Bahamontès, "le ouistiti des cimes" est comme un double éternel pour le bondissant Lucien Van Impe, Pantani sera pour toujours "le pirate de Cesenatico" et "l'ange de la montagne" reste l'appellation définitivement contrôlée de Charly Gaul. Puis nous avons pensé pouvoir affubler le scandinave d'un détail rappelant son métier ou son origine. Nous nous souvenions avec nostalgie du boulanger de Saint Méen (et de celui de Berck), du bûcheron du Frioul, du vigneron de Cabasse, du laitier de Waalwijk, de l'empereur d'Herentals, du colosse de Manheim, de l'Hercule de Varèse, du géant de Colombes, du boucher de Sens, du basque bondissant, du petit ramoneur et même du dernier des Flandriens. Mais vous avouerez que l'ex-vététiste d'Holbaek, ça manque un peu de glamour pour faire les gros titres. Surgis de notre mémoire sélective, le "blaireau", le "panda", le "griglio", le "biquet", "l'échassier", le "kangourou", le "bouledogue de Fougères", la "puce de Torrelavega" ou le "lion de Mugello" auraient pu nous faire pencher pour une comparaison animalière. Mais "l'élan des fjords" nous parut un peu approximatif, tant d'un point de vue zoologique que géographique. Que nous restait-il donc comme sources d'inspiration pour coller enfin une étiquette sur le pauvre Rasmussen, qui ne nous avait pourtant rien demandé? Un moyen de transport? Jamais nous n'égalerions "la locomotive de Forli" ou "l'express de Tachkent". Un trait de caractère ? Le "pieux", le "rusé", le "fou", le "placide", il "furbo" ou le "maladroit" étaient des suffixes déjà accolés à de glorieux ancêtres. Un fait d'arme ? "Le miraculé de l'Aubisque", "le pape de la Cipale", "le Machiavel du sprint" et "le roi du Vigorelli" (ou de Monthléry) en avaient dit long avant nous. Un poncif ? "Le cannibale", "le gitan", "le grand fusil", "il diablo" ou "le diable pédalant" étaient déjà tous inscrits au répertoire de nos classiques. Pourtant, nous n'avions pas renoncé à trouver un nom de scène digne de saluer la naissance de ce très beau champion qui pourrait bientôt rejoindre au panthéon des grimpeurs d'exception les José Manuel Fuente (El Tarangu), Jose Maria Jimenez (El Chaba), Lucho Herrera, Andy Hampsten, Imerio Massignan ou autres Félicien Vervaecke. Le chamois danois ? Le nordique sommital ? L'escaladeur venu du froid ? L'ascenseur orange ? Retrouvant l'usage de la parenthèse, nous avons finalement décidé d'arrêter notre choix sur un patronyme aussi guerrier que positif: le (vik)king de la montagne. Un titre de noblesse dont nous avons logiquement fait le titre de notre papier.
(Merci à www.velo-club.net qui nous a inspiré cet article avec son excellente rubrique "Les surnoms du peloton", visible sur www.velo-club.net/article.php?sid=4160).

01:17 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Premiers ballonnements en Alsace.

Pforzheim - Gérardmer (8 ème étape). Pour le suiveur gastronome, qui préfère garder de l'appétit pour la haute montagne, la première semaine du Tour peut passer pour un vulgaire apéritif. Et pourtant, au tiers du festin, certains ont déjà l'estomac un peu barbouillé. Découvrant les premiers reliefs du repas alsacien, le peloton sentait poindre les premiers signes d'indigestion kilométrique chronique. Et ce n'est pas le menu de ce début d'étape assez relevé, avec quatre amuse-gueules de troisième catégorie à se mettre sous les dents, qui allait faire office de pastille Rennie. Agité par des luttes intestines pour les classements annexes, le peloton lâchait les gaz dès les premières côtes, histoire de rendre la cuisine alsacienne encore un peu plus lourde. Weenig (déjà) Flecha (encore), Commesso (toujours), Vasseur, Jalabert, Sörensen et Scholz s'arrachaient les premiers au ventre mou du peloton. Pour ceux qui avaient eu les yeux plus grand que la panse, l'addition commençait à être salée. Zabriskie, qui avait abusé des zakouskis au prologue, finira -à titre d'exemple- à plus de 50 minutes. Quant à Fédrigo, Cancellara, Boonen, Eisel, Gonzalez de Galdeano, Merckx, Hincapie, Dekker ou Mac Ewen, ils n'avalaient plus le bitume avec la même gourmandise qu'en première semaine. Arrivés en vue de Munster, certains concurrents commençaient même à avoir la patte molle et la croûte bien rincée. Mais, sous l'œil des cigognes qui ont désormais comme les suiveurs leur parc fermé, les grands migrateurs du Tour (Armstrong, Basso, Ullrich) n'avaient pas encore trop de bile à se faire, d'autant qu'un peu de plaine était servie en entremet. Restait le plat de résistance particulièrement roboratif de cette étape, avec le Col de la Schlucht, dont la dégustation était longuement préparée par les cuisiniers des îles Baléares. La suite allait prouver qu'il valait mieux en avoir gardé sous le jambonneau, car en guise de dessert bien calorique, nous avions droit à une bombe kazakh et aux profiteroles à la mode Klöden. Deux recettes qui furent fatales à tous ceux dont le transit était un peu paresseux. Les observateurs attentifs n'auront ainsi pas manqué de noter un certain laisser-aller dans la qualité du service offert à Armstrong. Quand Vinokourov se décida à remettre le couvert, tous les laquais en livrée bleue et blanche furent pris de spasmes et de vomissements, laissant le chef de salle s'expliquer avec des clients furibards en plein coup de feu. Weenig, lui avait déjà déserté l'établissement depuis longtemps et réglait la note pour tout le monde. Au grand désappointement de Klöden, pris d'un reflux gastrique à quelques mètres de la banderole. Après cette succulente étape, il nous reste à espérer que cette batterie de cuisine n'est qu'un avant goût des délices à venir. Car demain, avec deux bons ballons d'Alsace supplémentaires à ingurgiter, les sauces sérieuses vont commencer...

00:54 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |