09/07/2005

Karlsruhe de l'infortune

Lunéville - Karlsruhe (7 ème étape). Pour le suiveur qui se risque chaque matin au petit jeu des pronostics, l'exercice tient plus de la loterie divinatoire que des certitudes scientifiques. Car pour tenter de sortir du lot le nom du vainqueur du jour, il faut commencer par espérer que celui-ci reste en selle toute la journée. Dès les premiers kilomètres, ceux qui avaient joué Tom Boonen en étaient dèjà pour leurs frais puisqu'une première chute collective (km 23) éraflait la mise. Plus loin, dans la descente du Col de la Chipote, c'est la cote de Mayo qui en prenait un coup auprès des bookmakers d'occasion. Deux de chute! Pendant que Wegmann essayait de se convaincre que la meilleure façon d'éviter de tomber, c'est encore de rouler seul, c'est un peloton particulièrement nerveux qui se lançait à la poursuite du grimpeur allemand, qui se voyait déjà toucher le pactole à domicile. Et, dans une étape aussi rapide, ce ne sont pas les raisons de voir les coureurs (et les pronostics) s'écrouler qui manquent. Des roues qui s'emberlificotent, un chien qui traverse hors des passages cloutés, des rails de tramway biseautés, un coup de frein dans le paquet, un îlot directionnel qui s'avance masqué et les dés peuvent être définitivement jetés, en même temps que les supputations hâtives. Nous vîmes ainsi Spezialetti, Calzati, Garcia Acosta, Arrieta, Valverde, Mancebo, White, Davis, Brochard, Sprick et Fédrigo payer successivement leur part de tribut à la malchance. Au poker menteur du sprint, c'est Mac Ewen qui décrochait la timbale, alors que Galvez et Furlan, emportés par un quitte ou double de Davis, devaient abandonner tout espoir de s'emparer de la cagnotte. A l'arrivée, les jeux étaient faits : pour toucher le tiercé dans l'ordre, il fallait avoir joué Backstedt et Eisel derrière le kangourou en peluche australien. Une combinaison audacieuse qui a certainement rapporté gros à ceux qui avaient rentré le bon ticket. Demain, la roue devrait tourner, en direction des premières vraies difficultés du Tour. Espérons que les tempéraments offensifs aient envie de jouer à la roulette russe, et ce sans attendre les Alpes. Car si Armstrong, jusqu'ici épargné par la poisse, semble avoir de la chance au tirage, on aimerait au moins le voir soumis par ses adversaires à l'épreuve du grattage.

19:15 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/07/2005

Le malentendu de l'oreillette

Troyes - Nancy (6 ème étape). Pour le suiveur viscéralement attaché aux vertus du cyclisme à l'ancienne, l'invention de l'oreillette est un déplorable malentendu. Depuis son introduction dans le peloton, on n'a sans doute pas suffisamment écouté les arguments de ceux qui dénoncent ses effets pervers et son influence négative sur la beauté intrinsèque de la course. Nous avons donc soudain dressé l'oreille quand Rodrigo Beenkens et Gérard Buelens, commentateurs du Tour pour la télévision belge, ont relayé les propos de Marc Madiot, lequel considère cette technologie comme un vulgaire instrument du cyclisme défensif. Sachant que le personnage à souvent une longueur d'avance en matière de compréhension du cyclisme, le propos n'est pas tombé dans le lobe d'un sourd. Car ce que nous dit Madiot, c'est qu'un coureur averti en vaut deux, mais seulement quand il reprend du terrain. C'est à l'évidence une injustice fondamentale et une insulte à l'esprit offensif. Mais la liste n'est pas close, car les défauts de cette intrusion dans le pavillon du champion sont aussi nombreux que les bornes d'un Bordeaux-Paris. En reliant en permanence tous les coureurs d'une même équipe à leur voiture suiveuse, elle bafoue la solitude de l'attaquant et rend chaque démarrage largement "téléphoné". En offrant à chacun de vivre tous les détails de la course en temps réel, elle raccourcit le temps de réaction, qui est -par définition- l'oxygène du baroudeur. En permettant au battu rejeté à l'arrière de garder un œil sur la course et de peser sur elle, par équipier interposé, elle coupe le fil du suspense. En soumettant le coursier aux injonctions permanentes de son directeur sportif, elle réduit le champ de l'initiative personnelle pour plier l'individu à la loi -souvent inique- du groupe et des intérêts supérieurs. Enfin, en se mettant au service d'un cyclisme dirigé par des comptables, elle précipite la disparition de qualités comme le flair du bon coup, l'instinct de la course ou le feeling. Mais l'oreillette n'est pas la seule à avoir précipité l'avènement du cyclisme déshumanisé qui nous est aujourd'hui proposé. Le calcul instantané des écarts par GPS, le recours à la télévision dans les voitures des directeurs sportifs et la généralisation du cardio-fréquence-mètre sont autant de prétendus progrès qui font avancer le spectacle cycliste à reculons. A l'évidence, notre sport favori manque plus de tripes que d'ouïe. Retranchés dans la tour d'ivoire de nos principes, nous continuerons donc à préférer aux coureurs à l'oreillette ceux qui courent d'abord au ventricule, c'est-à-dire avec un cœur gros comme ça. Les responsables de l'UCI feraient œuvre salutaire en interdisant ce gadget à l'heure où le Tour manque cruellement d'exploits gratuits, de chevauchées insensées et de coups de bluff démesurés. Et ce n'est pas l'image de Cancellara, à peine relevé de cette chute collective sur le pavé nancéien, mais pilotant son équipier Bernucci vers la victoire par voie radio, qui nous fera changer d'avis. Cette obsession de la modernité, alors même que l'idée de traverser la France à bicyclette relève du plus délicieux des anachronismes, nous paraît d'une assourdissante vacuité. Car jusqu'à preuve du contraire, la plus belle conquête du champion, c'est le jarret. Et non la trompe d'eustache...

23:48 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Stan Boonen et Oliver Robbie

Chambord - Montargis (5 ème étape). Le suiveur versé dans la cinéphilie a depuis longtemps identifié les deux acteurs principaux des arrivées massives de ce 92ème Tour de France. Pas besoin en effet d'engager un prestigieux directeur de casting pour repérer les gueules de champion des inséparables jumeaux du sprint, dont la rivalité vient gonfler l'audience de ce début de course. "C'est toi Boonen, c'est moi Robbie" pourrait être le refrain à succès de ce divertissement populaire qui nous est servi en apéritif, puisqu'il est entendu qu'un long métrage en plaine (183 km) ne vaudra jamais un bon western rocailleux dans la montagne. A Tours, la comédie avait failli tourner à la soupe à la grimace. Frustré par la nouvelle claque assénée par Tom Laurel, Ollie Mc Ewen avait perdu le goût de plaisanter avec O'Grady, un second rôle qui entendait l'empêcher de faire un dernier croc-en-jambe à son compère humoriste belge. Faute de pouvoir en venir aux mains, car il vaut mieux en ces circonstances les garder sur le guidon, Robbie-le-Hardy avait donc ajouté le coup de boule à la collection des gags qui dérident les kamikazes du peloton sous la banderole. Les lignes droites d'arrivée les plus courtes n'étant pas forcément les meilleures, l'emballage final auquel nous avons assisté à Montargis ne réserva pas le moindre effet comique. Remercions donc simplement les scénaristes du grand plateau de ne pas nous avoir servi la tarte à la crème d'une troisième victoire de Boonen. Car chacun sait que les blagues qui nous font vraiment rire sont celles que nous n'avons point encore entendues.

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06/07/2005

Le grand chambordement

Tours - Blois (4 ème étape, CLM par équipe). Le suiveur flegmatique, habitué au spectacle des défaillances soudaines et à l'impromptu des retournements de situation, sait qu'en cyclisme, la vérité d'un jour n'est jamais celle du lendemain. Nous réveillant de bonne heure pour dévorer la presse du matin, c'est à Chambord qu'il nous a été donné de découvrir noir sur blanc la nouvelle donne du classement général. Plus que toute autre épreuve, le contre-la-montre par équipe est de nature à modifier en profondeur la plastique de la hiérarchie et à en re-dessiner les contours, par un miracle de la chirurgie athlétique. Avouons-le sans honte: ce bouleversement permanent de la position relative des favoris et l'abandon contraint de nos certitudes de la veille font beaucoup pour la fascination qu'exerce ce sport sur nos esprits simplistes. Chaque nouveau classement nous offre une autre lecture de la course et ajoute un chapitre inédit à notre goût immodéré pour l'épopée au long cours. Cette fois, c'est à un grand chambordement que nous avons eu droit. La chute de la Maison Zabriskie, lequel fut jeté aux oubliettes dans un cachot de Blois, a précipité l'accession sur le trône du Roi-Soleil. Messires Heras et Beloki, félons jumeaux de la Liberty, semblent déjà encerclés dans l'étroit réduit des grimpeurs. Mayo et ses troupes basques, repoussés au-delà de la limite des cinq minutes, ruminent la différence qui sépare les héros du Dauphiné des bonapartes du Tour. Ullrich, le prétendant teuton, paraît bien affaibli avant même d'arriver sur ses terres et devient -sur papier- le vassal de son allié kazakh. Leipheimer et Landis, les hérétiques américains roulent désormais sous une bannière rapiécée. Boogerd, Botero et Valverde voient plus que jamais leurs terrains d'expression se résumer à l'espérance de l'un ou l'autre coup d'éclat. Certes, le Vicomte Basso attend toujours son heure, flanqué de son fidèle écuyer Julich, mais son caractère attentiste n'est pas une garantie de spectacle pour les grandes batailles à venir. Sur quel preux chevalier l'amateur de suspense peut-il bien alors compter pour enrayer cette razzia de la noria Discovery ? Puisque nous sommes friands de chevauchées osées et d'armoiries à panache, nous parierons nos deniers sur le Prince Vinokourov, qui ne rechigne jamais au combat et paraît le seul à pouvoir encore faire vaciller le trône. A moins que Popovych, le dauphin désigné, ne veuille pas se contenter de la cotte de maille blanche réservée aux jouvenceaux. Vivrons-nous un duel patricide débouchant sur un régicide? L'ukrainien peut toujours rêver. Et nous aussi, puisque depuis sept ans, nous sommes condamnés à guetter à la première défaillance de son seigneur et maître.

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Touchons du Blois!

Tours - Blois (4 ème étape, CLM par équipe). Pour le suiveur merckxiste (et dieu sait si nous en sommes), Blois est une cité depuis longtemps rayée de la carte de France et de toute géographie personnelle. Non qu'elle fasse de notre part l'objet d'un jugement aussi lapidaire que son musée, mais parce que son nom est d'abord synonyme de la terrible chute de Merckx sur le vélodrome de la ville, le neuf septembre 1969, lors d'un banal critérium d'après-Tour. Evoquant cet accident, Merckx a toujours prétendu avoir laissé précocement sur l'anneau blésien une partie de son énorme potentiel. Il avouait même que chaque col gravi ensuite réveillait dans son dos les stigmates de cette dramatique cabriole, où Fernand Wambst -le pilote de son derny- avait laissé la vie. Pour les superstitieux de la gamelle, une arrivée dans cette ville abhorrée n'annonçait donc rien de bon et, pour conjurer le sort, nous en étions réduit à toucher du Blois. Mais ni le spectacle de la vieille ville lovée au bord du fleuve, ni les accents royaux du château de Louis XII, ni les épousailles du roman et du gothique de l'église Saint-Nicolas, ni l'hôtel d'Alluye et sa galerie italienne ne purent dissiper en nous l'image du champion belge, pantin désarticulé gisant sur la pelouse du vélodrome. Les yeux rivés sur le chronomètre et le cœur plein d'inquiétude, nous suivions donc l'épreuve du contre-la-montre par équipe, guettant le méchant coup du sort ou l'imminente apparition de la sorcière. Cette fois, le destin avait gardé pour la fin le seul vrai rebondissement de la course. Toutes les équipes étaient rentrées, sinon complètes, du moins saines et sauves. C'était déjà ça! Sur un parcours qui longeait La Loire, au dernier pointage, c'était la CSC qui semblait avoir toutes les chances d'arriver à l'Eure. Est-ce la proximité de la Maison des Acrobates et de ses pans de bois médiévaux qui fit alors faire à David Zabriskie cette pirouette imprévue ? Est-ce le mauvais œil qui s'amusa cruellement à réveiller en notre for intérieur les blessures passées ? Le temps de se poser ces métaphysiques questions que déjà le train danois avait perdu un peu de sa fluidité et de sa cohésion dans l'aventure. Ce fut suffisant pour laisser au passage une victoire de prestige à Armstrong et ses illusions perdues au futur ex-maillot jaune. Un bref instant, on crût lire dans les yeux de Zabriskie, groggy mais debout, les regrets de celui qui voit s'éloigner le train de la gloire et les ors espérés de la victoire. Son body jaune tâché de sang, son cuissard largement ouvert sur l'escalope gauche, il fut vite abandonné à sa nouvelle condition car, en un instant, par la magie noire de ce magistral gadin, il était redevenu un simple équipier. La scène avait quelque chose de surréaliste et il nous sembla que Julich, Basso et consorts n'eurent pas même un regard pour leur équipier condamné instantanément à retrouver l'anonymat du classement. Le dédain affiché par ses pairs ne parut pas même affecter l'Icare américain qui avait tutoyé l'astre de la notoriété pendant 2 jours. La caméra le laissa là, les ailes coupées, comme une incongruité dans le décor, pour nous montrer un dernier relais rageur de Voigt, qui tentait de sauver la mise. Même pour le porteur du maillot jaune, quand la fortune vous joue un tour de chien à Blois, la caravane passe...

20:32 Écrit par lucien prudence | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |